Chronique de « Voix d’Auteurs du Maroc »

J’ai reçu ce service presse en partenariat avec l’auteur Jean Zaganiaris, qui s’avère aussi être mon ancien professeur de sociologie. J’ai donc accepté avec beaucoup d’enthousiasme, surtout que l’idée du livre était intéressante : regrouper les contributions d’une trentaine d’écrivains sur les questions de la littérature et de l’écriture. Treize d’entre eux seront présents au Salon du Livre de Paris du 24 au 27 mars où le Maroc sera cette année à l’honneur.

Présentation

Voix d’auteurs du Maroc est un recueil de contributions de trente écrivains autour de la question « Qu’est ce que la littérature ? ». L’ambition des initiateurs de ce projet est de faire réagir des femmes et des hommes de lettres sur leurs pratiques de l’écriture. Chacun y dévoile, à sa manière, sa vision de cet art ainsi que ses façons d’écrire et d’envisager son activité d’écrivain.

Ma Chronique

“Les silences pour le dire” : Bouthaina Azami nous parle de la réalisation de l’écrivain qui, habitué aux feuilles noircies dont le destin est de joncher le sol, vient de croiser “La Page” qui l’impacterait tant qu’il se sentirait le devoir de la publier. Elle nous transmet dans une belle plume poétique ses réflexions sur la valeur sûre des mots, le silence des romans et le pouvoir vivifiant de l’écrit.

“L’écrivain comme funambule” : Pour Abdellah Baïda, l’écriture est une perpétuelle exposition à l’inconnu dont la première manifestation est le lecteur. L’instruire, l’amuser et l’émouvoir est la visée de l’auteur. Tout cela en donnant sens à l’enchevêtrement des mots qui sont un lourd héritage et qui, assemblés les uns aux autres, constituent le témoignage intemporel de l’humain.

« Faire parler les silences » : Pour Lamia Berrada Berca, la lecture tout comme l’écriture reflètent d’abord et avant tout des expériences de vie, celles à travers lesquelles le lecteur embrasse une histoire qui à un moment ou à un autre fait écho à son propre vécu, à ses aspirations et réflexions intimes. Celles qui questionnent sa vision du monde et son existence en tant qu’humain. Une description passionnée et lyrique où l’auteur compare les livres à une machine à rêve qui traverse et rappelle de mille manières l’incroyable mémoire du monde. Un texte parsemé de références et de citations d’auteurs (Simone de Beauvoir, Pessoa ou encore Kafka), autant de penseurs qui témoignent de leur rapport à l’écriture et aux mots.

« Qu’est-ce que la littérature ? » : Définir la littérature n’est selon Mohammed Berrada pas chose aisée compte tenu de sa mutation incessante dans le fond et la forme. Cette dernière étant donc relative il convient d’analyser ses composantes pour en appréhender l’essence. En l’occurrence :

  • La langue, classique, celle qui imprègne les discours de communication mais aussi tout le néo-lexique.
  • La forme, dont tout écrivain qui se respecte se doit de connaître les différents genres afin d’être à même de participer de manière effective à la création littéraire.
  • L’expérience est de toutes les composantes celle qui marque au fer de son originalité le texte de l’auteur. Celle qui cristallise dans les pages blanches l’impact imposant de son vécu.

« L’ordalie du verbe » : voilà une partie dont le début est assez déroutant puisque Omar Berrada compare l’écrivain au créateur quant à la naissance et mise à mort des personnages. Aussi métaphorique l’expression puisse-t-elle être, j’ai trouvé cela un peu arrogant et assez présomptueux. J’apprécie plus la partie qui traite du pouvoir thérapeutique de l’écriture qui souvent panse les plaies et atténue l’acuité de la douleur.

« De la « lit-terre-rature » et du QCP : Pour Mokhtar Chaoui, la littérature est avant tout synonyme de liberté. Un espace où sont prohibés les tabous et les non-dits et où restrictions de tout genre n’ont pas leur place. Il rappelle aussi que le rôle des auteurs n’est pas uniquement de transgresser les règles puisqu’ils ont aussi un devoir d’enchantement, celui qui doit donner au lecteur le besoin de s’arrêter sur la magie d’une phrase.

« Se libérer du plan » : Quant à Réda Dalil, il commence son texte en évoquant l’incertitude de l’auteur face au procédé complexe et alambiqué de l’écriture qui le pousse à vouloir en maîtriser les formules et autres recettes dans une course folle au manuscrit parfait. L’écrivain explique que longtemps durant, il a essayé de se coltiner au plan et de redoubler de recherche et de réflexion pour essayer de dompter le cérémonial imposant de l’écriture.  Et ce jusqu’à récemment, où il a décidé de se délester du fardeau de ce qu’il est « convenu » de faire pour embrasser sa création artistique dans ses infinies possibilités.

« Au fait j’écris… Pourquoi, comment et dans quel but ? » : L’écriture et la littérature ont longtemps été un refuge pour Rita El Khayat, ce qui lui permettait d’atténuer sa peine de femme dans une société réglée par le Pater Familias. Ayant d’abord écrit pour survivre, elle a fini par se lancer complètement dedans par passion, un engagement solennel d’une fille arabe de ce siècle. Elle s’élança donc dans une valse infinie avec dame littérature, côtoyant Ibn Batouta et ses voyages, les fabliaux du Moyen Âge et les récits de Rabelais. L’écriture en devint un engagement, cette forme d’expression fondamentale et révolutionnaire.

« Mes caprices littéraires »: la répulsion des sciences exactes et des opérations rationnelles et méthodiques était déjà un signe avant-coureur de la prédilection qu’avait Mohammed El Ouardi pour le côté arbitraire et spontané de l’exercice artistique. Jusqu’au jour où l’étreinte de la plume a été plus forte et a entraîné l’auteur dans une délicieuse virée littéraire où il fallait trouver un sens profond à l’écriture.

« Écriture nomade » : Youssef Amine Elalamy n’est pas de ceux qui lisent un seul livre à la fois. Pour lui, papillonner d’un titre à l’autre est sa manière propre de découvrir à chaque fois des textes aux styles différents et de se surprendre à apprécier de nouveaux récits dont les voix lointaines lui font parvenir l’écho. J’ai beaucoup aimé sa conception de l’écriture qu’il préfère chuchotante, laissant passer des fragments de vérité au lieu de celle plus maîtrisée , rigide, limite figée, qui finit par taire ce qu’elle s’efforce de dire.

« Écrire en charnel » :  dans un passage, Stéphanie Gaou évoque ce professeur de lycée qui lui a donné envie de lire, étendant son horizon de lecture à un infini champ de possibilités. Elle aussi a grandi avec les livres et comme elle, je me remémore à travers ses lignes tous ces professeurs qui m’ont initié à la littérature, m’ont encouragé à l’écriture et n’ont jamais bridé ma soif de culture ni ne se sont renfrognés devant mes innombrables questions. Et dans une société où il est plus que jamais question d’appareils connectés et de digital natives, le monde a plus que jamais besoin de ces John Keating qui nourrissent très tôt nos aspirations littéraires.

[EXTRAIT] : « Je dois tout aux livres. Je leur dois mon insolence, mon aptitude à accepter certaines étapes douloureuses de ma vie, je leur dois mon humour, mes colères, mes pleurs, mes rires. « 

« Littérature, que ferions-nous sans toi ? » : Pour Maria Guessous, la lecture et l’écriture sont deux choses indissociables. La première l’a nourrie intellectuellement et a aiguisé son analyse des pépites qui passaient entre ses mains, la seconde fut un fascinant exercice thérapeutique exorcisant ses démons intérieurs. Celle qui a fini par être un terrain de liberté où l’auteur se procurait ressources et idées à son gré.

« La Littérature ? » : Mai-Do Hamisultan Lahlou rejoint Maria Guessous concernant l’enchevêtrement solennel du duo lecture/écriture dans l’idée que l’on ne peut écrire sans lire et que les deux développent indéniablement la plasticité imaginative du lecteur. En plus de son rapport à l’écriture, sa préparation à un nouveau projet de livre qui accapare toutes ses pensées et obnubile son attention est très révélatrice des états d’âme de l’écrivaine avant le grand voyage inaugural et magique de l’écriture.

« Le voyage d’écrire » : Traiter de l’inavouable, se saisir de l’éphémère et refaçonner le difforme est pour Mohamed Hmoudane le but de toute écriture. Et celui de l’écrivain n’est nul autre que de se fendre dans le feu ardent de l’écriture pour renaître de ses cendres tel un phénix triomphant.

« L’écrivain » : Pour Abdelkhaleq Jayed, l’écrivain, c’est aussi ses doutes, ses appréhensions, ses tergiversations et le jugement du reste du monde sur son écriture. Puis la relativité inévitable de l’art, le péché de vanité jamais bien loin et les questions existentielles qui viennent compléter ce beau tableau…

« Écrire, métier ou passion ? » : Je me demandais si j’allais rencontrer la forme poétique dans cet ouvrage et me voilà servie avec Mamoun Lahbabi ! En de savantes rimes suivies et entrelacées, l’auteur traite de la (passion ou du métier ??) de l’écrivain dans tous ses états… Vous me direz après avoir lu 😉

« Faire son métier d’écrivain » : Fouad Laroui traite en long et en large du processus d’écriture, des manies de l’écrivain, de ses contraintes ou encore du choix de la langue d’écriture avec une plume franche et déterminée.

« L’entre-plusieurs » : Mohamed Loakira répond dans ce passage à plusieurs questions « Où me situé-je ? », « Suis-je le même que celui d’hier ? », »Le texte d’un auteur renaîtra-il autrement grâce à des lectures interprétatives ? » Le mystère est total. Pour le percer, rendez-vous page 113…

« Pour une écriture délinquante et subversive » : L’écriture a toujours permis à Rachida Madani de s’insurger contre l’injustice de la société et le poids de ses traditions misogynes et sexistes. Enfant déjà, elle n’avait pu exprimer l’étendue de ses ressentis comme beaucoup d’entre nous brimés à coups de « Tais-toi », « Ces sujets sont pour les grands » et autres qui souvent anéantissent l’énergie foisonnante des enfants et leur soif de savoir. Alors quand elle a pu se saisir d’une plume, la lâcher devint difficile car elle constituait son expression la plus ultime, son acte de rébellion, celui qu’on ne pouvait taire.

« Écrire, c’est apprendre à trahir » : Valérie Moralès Attias met la lumière sur la perception de la société quant au statut d’écrivain, le comparant à un albatros baudelairien moqué. Un pauvre diable négligeant famille et avenir professionnel dans le seul but d’écrire ce qui, finalement, aura ou pas de l’intérêt dans un monde qui n’en a cure… Qu’est ce qui le pousse à continuer donc ? En dépit des maigres mérites financiers et des complications annexes ? Tout simplement la valeur que représente l’écriture à ses yeux. Comment elle lui permet de s’élever et toucher à la quintessence de la vie, de lui trouver du sens, et de la réinventer à chaque ligne esquissée.

« De l’écriture » : Mohamed Nedali aborde les différentes étapes par lesquelles passe l’écrivain avant tout création littéraire. La phase de gestation ou incubation où il est à la recherche de l’histoire, son registre, ses personnages, son intrigue, son contexte socioculturel… Vient ensuite l’étape cruciale de la documentation où l’auteur analyse les articles sur le sujet choisi mais également les parutions où il est traité afin d’écarter tout risque de produire du déjà-vu, ce qui pourrait lui porter préjudice.

« Écrire, c’est reconstruire le monde » : Dans ce texte, My Seddik Rabbaj partage avec nous à coeur ouvert les causes qui lui tiennent à coeur et qu’il se fait un devoir de défendre dans ses écrits : l’effroyable condition des petites bonnes, l’histoire des noirs marocains qui sont loin d’avoir la même reconnaissance que les marocains blancs ou encore celle des esclaves venus de l’ancien Soudan…

« Comment peut-on être écrivain ? » : Abdelhadi Saïd répond à la question dans divers paragraphes éparses qui se muent en conseils avisés d’écrivain…

« Qu’est-ce que la littérature ? » : L’écriture n’a pas été pour Moha Souag une lancinante muse qui lui est apparue un beau jour sans crier gare. Ce sont plutôt les récits de ses parents, les contes de ses tantes et les chants et poèmes des fêtes qui lui ont peu à peu signifié l’importance qu’elle prendrait dans sa vie.

 « Écrire sans mots » : Abdellah Taïa ne conçoit pas l’écriture simplement comme un art où les phrases riment et où on enjolive les choses, elle représente à ses yeux une manière d’aborder la réalité brute, sans parures et sans fards, sans effets de langue inutiles et présomptueux.

« L’écriture comme une fiction » : Face à l’allure simple de la question « Qu’est ce que la littérature ? » Issam-Eddine Tbeur éprouve tout de même beaucoup de difficulté à répondre tant les possibilités de réponses se bousculent et s’entrechoquent dans sa tête. Alors tout en citant Flaubert, Sartre, Becket ou encore Diderot, il se laisse aller à une réponse très personnelle à cette question en tant qu’auteur-artisan et nous livre ses réflexions basées sur son expérience.

« Le souffle des mots » : Tout en nous baignant d’abord dans sa tendre enfance où elle a grandi entre les livres, Bahaa Trabelsi nous parle ensuite du souffle des mots, de la mouvance floutée de la page blanche, de la surprenante apparition de l’idée première, du duel ami ennemi de la réalité/fiction, du rythme, de la ponctuation et de l’incroyable muse que peut-être la vie.

« L’angoisse d’écrire » : Vaines, pour Youssef Wahboun seraient les tentatives de réponse à la question « Pourquoi j’écris ». Et pourtant, il consent à le faire et nous livre sa vision de l’écriture et le pourquoi de son importance dans sa vie. Rendez-vous page 153 pour découvrir son point de vue.

« Le partage des eaux » : Le conflit homme/femme vieux comme le monde est un l’un des sujets de prédilection de Sabine Wollbrecht Kilito et elle ne manque pas de souligner dans ce passage l’importance et l’influence des femmes dans le récit, elles qui détiennent l’oralité et plus précieux : la vie. Elle aborde également de manière intéressante les rapports livre/vie et livre/lecteur.

« De la bi-textualité, le périple d’un sociologue amoureux » : La contribution de Jean Zaganiaris est la toute dernière de cet ouvrage, coïncidence me direz-vous ? Pourtant, une professeur de français nous avait appris que laisser son nom en dernier dans un rapport de travail en groupe était d’une élégante et subtile courtoisie. Il en va de même pour cet auteur qui a veillé à donner la parole à tous ses confrères avant d’exprimer l’opinion qui est sienne. Il traite ici de son rapport à l’écriture dans un champ littéraire marocain, de la bi-textualité de ses textes, ses premiers écrits, la dualité entre ses articles académiques pour l’université, et ses écrits plus personnels sous forme de romans et de nouvelles… Il nous confie la vision de son rapport à la littérature qui est un éternel et incessant ré-enchantement.

Ce livre est donc un riche kaléidoscope du paysage littéraire marocain et a été une belle lecture grâce à laquelle j’ai découvert beaucoup d’écrivains dont je ne connaissais nullement l’existence.

Vous pouvez vous le procurer partout en librairie au prix de 80dhs.

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